Mercredi 4 août – 20h

Mercredi 04 Août 2021
20h

Grandes pages de musique de chambre du XXe siècle

Auditorium Joseph Kosma

Programme

César Franck
Sonate pour violon et piano, en la Majeur
(Allegretto moderato  –  Allegro  –  Recitativo-Fantasia  –  Allegretto poco mosso)

Igor Stravinsky
Histoire du Soldat
(Suite de 1919 pour violon, clarinette et piano)
(Marche du soldat  –  Le violon du soldat  –  Petit concert  –  Tango / Valse / Ragtime  –  Danse du Diable)

Olivier Charlier violon
Pierre Génisson clarinette
Pascal Rogé piano

Parler de la Sonate de Franck, c’est – par association littéraire – se remémorer l’ambiance feutrée du Salon des Verdurin, l’émotion de Swann lorsqu’il entend une courbure mélodique se développer librement, le mystère d’une sonate pour violon et piano – d’un certain « Vinteuil » – qui vient lui révéler « bien des richesses de son âme » et traverser la Recherche du temps perdu s’ouvrant du côté de chez Swann… Dans l’esprit de Proust, cette sonate opérait une manière de synthèse entre la Sonate de Franck et celle de Lekeu (voire également, comme le suggèrent certains commentateurs, la 1ère de Fauré ou la 1ère de Saint-Saëns). Il ne faut pas chercher chez Proust une correspondance unique ou directe : le profil de ses personnages se nourrit de divers modèles, et la célèbre « Sonate de Vinteuil » est un contour à la fois flou et multiple qui vient s’associer à l’amour de Swann pour Odette – et où divers musiciens mélangent leur plume. Ainsi, Lekeu, Fauré, Saint-Saëns et Franck se retrouvent chez les Verdurin. Mais il est vrai que le tout début de la Sonate de Franck, avec ses accords diaphanes qu’arpège lentement le piano, avec cette longue phrase en tierces que déploie le violon, fait immanquablement apparaître la figure d’un Swann saisi par une sorte d’éblouissement.

Pourtant, la Sonate de Franck n’est en rien une œuvre salonnarde (celle de Lekeu non plus). Puissamment architecturée, de caractère cyclique (comme beaucoup d’œuvres de Franck, en particulier sa Symphonie en ré mineur), cette sonate fut conçue durant l’été 1886 : Franck avait déjà 64 ans. Il est un fait que le compositeur ne semble s’être intéressé à la musique de chambre qu’assez tardivement : son Quintette avec piano date de 1879, et son Quatuor à cordes de 1890. Encadrée par ces deux pages, la Sonate paraît en hériter un souci constant d’équilibre entre le piano et le violon : ceux-ci évoluent chacun à un niveau identique de richesse d’écriture, entrecroisant leurs lignes respectives dans un discours qui s’apparente – au-delà d’un évident dialogue – à une seule et même ligne bi-timbrale.

Détail amusant : le 28 septembre 1886, Eugène Ysaÿe (immense violoniste de son époque, à qui la Sonate est dédiée) reçoit le manuscrit en cadeau de mariage. Il déchiffre la partition le jour-même, s’enthousiasme pour l’œuvre (qu’il pressent devenir un futur pilier de la musique de chambre française), et se promet de lui donner le rayonnement qu’elle mérite. Il assurera la création à Bruxelles, le 16 décembre 1886, puis la 1ère audition parisienne le 5 mai 1887. Ainsi portée par Ysaÿe, la Sonate de Franck allait permettre à son auteur de connaître une audience et une notoriété peu habituelles… Ordinairement, le succès des œuvres de Franck ne dépassait guère le cadre intime ou la sincère dévotion de ses élèves !

J’aime beaucoup le commentaire qu’en fit un jour Benoît Duteurtre. Ses propos me paraissent dessiner avec justesse l’enjeu comme l’envergure de cette Sonate : « Cette Sonate en la Majeur constitue, à première vue, un ensemble intensément lyrique, très ancré – par son expression fiévreuse – dans le siècle finissant. L’esthétique de Franck, comme l’art wagnérien qui triomphe à Paris au même moment, ouvre cependant (…) des possibilités musicales nouvelles. L’œuvre présente ainsi, outre la modulation continue et une sensualité harmonique évidente dès les premiers accords, une conception inventive de la structure, dont la forme cyclique est le trait le plus visible : le même motif, exposé dès les premières mesures, servira de base à l’architecture monumentale des quatre mouvements. La Sonate de Franck, comme toutes les partitions ultimes du compositeur, marque ainsi simultanément la naissance d’un post-romantisme français (dont l’héritage se retrouve chez Duparc et Chausson) et d’une pensée formelle architecturale qui imprégnera la musique moderne naissante, à travers l’œuvre d’un Dukas ou d’un Roussel ». Voilà, tout est dit.

Rappelons que Olivier Charlier a gravé cette Sonate en compagnie de Jean Hubeau (Erato).

Pascal Rogé, quant à lui, a gravé par 2 fois cette œuvre : avec Pierre Amoyal (DECCA), puis en compagnie de Guillaume Sutre (YSAYE RECORDS).

La 1ère guerre mondiale a engendré une vraie rupture : le post-romantisme français, magnifié 30 ans plus tôt par César Franck, n’est plus. Le Stravinsky chatoyant de L’Oiseau de feu, ou le sauvage iconoclaste du Sacre du Printemps, n’est plus non plus : il a cédé la place à un langage lapidaire, acéré, resserré, mêlant l’univers de foire aux tout nouveaux accents venus du jazz et du ragtime. L’année 1917 n’est pas seulement une période de guerre, c’est aussi l’année où la Russie voit déferler sa Révolution bolchévique : les réserves financières de Stravinsky sont bloquées… Sans argent, réfugié en Suisse, Igor Stravinsky ne peut envisager des projets de large envergure. S’étant lié d’amitié avec le chef d’orchestre suisse Ernest Ansermet, il rencontre un jeune poète – Charles Ferdinand Ramuz – qui lui propose d’élaborer une manière de spectacle ambulant, peu onéreux et facile à faire tourner dans les villes et villages suisses. Ce spectacle s’appuiera sur un vieux conte russe mettant en scène un soldat (« qui rentre chez lui ») et le Diable qui lui présente un livre qui prédit l’avenir… Autour de ces deux personnages, auxquels s’adjoint un narrateur, 7 instrumentistes déroulent la trame musicale : 1 violon, 1 contrebasse, 1 clarinette, 1 basson, 1 cornet à pistons, 1 trombone et 1 percussionniste. La création eut lieu le 28 septembre 1918, sous la direction de l’ami Ernest Ansermet, prélude à une tournée de ce spectacle à travers la Suisse. Malheureusement… si notre époque connaît la propagation du Covid-19 et ses conséquences sur notre vie tant culturelle qu’économique, l’année 1918 était confrontée – elle – aux ravages de la grippe espagnole. La tournée n’aura jamais lieu…

En 1919, Stravinsky réalisa une Suite (sans narrateur ni comédiens) de son Histoire du soldat, arrangée pour violon, clarinette et piano : c’est cette Suite que nous entendons ce soir.
Jean-Noël Ferrel

César Franck

Igor Stravinsky en 1915 (tableau de Jacques Emile Blanche)

BIOGRAPHIES

Olivier Charlier (©Georges Veran)

Olivier Charlier s’impose comme un des principaux violonistes français de sa génération : 1er Prix du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris à 14 ans, couronné dans la foulée des lauriers internationaux les plus convoités (Munich, Montréal, Sibelius, Jacques Thibaud, Indianapolis, Young Concert Artists New York…), il fut pris spontanément sous l’aile de Nadia Boulanger, Yehudi Menuhin ou Henryk Szeryng.
Fort d’un succès d’une fulgurante précocité, Olivier Charlier peut à juste titre revendiquer son appartenance à l’école française de violon (celle de Jacques Thibaud, Ginette Neveu, Christian Ferras…) et se vanter de la faire briller sur les scènes du monde entier.
Il a joué avec plus d’une cinquantaine d’orchestres français (Orchestre National de France, Orchestre de Paris…), ainsi qu’avec les grandes formations internationales (Londres, Berlin, Amsterdam, New York, Montréal, Tokyo, Sydney…).
Son parcours discographique comprend un large éventail du répertoire de concertos : Dutilleux (L’arbre des songes), Lalo (Concerto Russe et Concerto en fa), Saint-Saëns, Mendelssohn, Mozart, Vivaldi ; mais aussi Edward Gregson, Gerard Schurmann, Marius Constant ou Cyril Scott. En sonate, il a gravé de nombreuses œuvres françaises avec le pianiste Jean Hubeau (Franck, Debussy, Saint-Saëns, Pierné, Vierne), et a enregistré également avec Brigitte Engerer (Beethoven, ainsi que les intégrales Schumann et Grieg). Son « Trio Owon » (avec Emmanuel Strosser et Sung-Won Yang) a fêté ses dix ans, et possède aussi un bel éventail discographique : Schubert, Dvořák, Beethoven (l’intégrale), Messiaen (Quatuor pour la fin du Temps), et en 2020 : Tchaïkovsky, Shostakovich et Weinberg.
Il a aussi gravé L’Histoire du Soldat de Stravinski en 2018, chez Harmonia Mundi, avec Didier Sandre, Denis Podalydès et Michel Vuillermoz – Récitants de la Comédie-Française.
Olivier Charlier enseigne au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, et à l’IESM d’Aix-en-Provence.

Pierre Génisson (©Denis Gliksman for Buffet-Crampon)

Né en 1986, Pierre Génisson est l’un des meilleurs représentants de sa génération de l’école des vents français.
Lauréat du Prestigieux Concours International Carl Nielsen, il remporte le 1er Prix et le Prix du public du Concours International Jacques Lancelot de Tokyo. Il enregistre ensuite son premier disque, Made in France, avec le pianiste David Bismuth chez le label Aparté. Salué par la presse, le CD a reçu notamment un « Diapason d’Or » et les 4 « ffff » du magazine Télérama.
Pierre Génisson a fait ses études musicales à Marseille, sa ville natale, avant d’intégrer le Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris dans la classe de clarinette de Michel Arrignon et dans celles de Claire Désert, Amy Flammer et Jean Sulem pour la musique de chambre. Il obtient les 1er Prix à l’unanimité de clarinette et de musique de chambre, et part ensuite se perfectionner à l’University of Southern California de Los Angeles auprès du célèbre professeur Yehuda Gilad où il obtient son Artist Diploma.
À 21 ans, Pierre Génisson est nommé clarinette solo de l’Orchestre Symphonique de Bretagne dirigé par Olari Elts. Avec l’OSB, il participe à de nombreux festivals et à de nombreux enregistrements. Il quitte la formation en 2013 afin avec de se consacrer pleinement à sa carrière de soliste. Parallèlement, Pierre Génisson fait ses débuts sur la scène de la Philharmonie de Berlin dans la Rhapsodie de Debussy et le Double concerto de Bruch. Il est depuis régulièrement invité en tant que soliste par de grands orchestres européens et internationaux (Deutsches Symphonie Orchester-Berlin, le Tokyo Philharmonic Orchestra, Odense Symphony Orchestra, Trondheim Symphony Orchestra, l’Orchestre Symphonique de Bretagne, l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège…) dirigés notamment par les chefs Emmanuel Krivine, Olari Elts, Krystof Urbansky, Darell Ang, Sacha Goetzel, Krysztof Penderecki, Charles Dutoit, Lionel Bringuier, Yannick Nézet-Seguin… Pierre Génisson est par ailleurs invité en soliste dans des salles prestigieuses telles que le Suntory Hall de Tokyo, l’Auditorium de Radio-France, l’Odense Konzerthus, la Philharmonie et la Cité de la musique de Paris, la Salle Gaveau, le Art Center de Yokosuka.
Passionné de musique de chambre, Pierre Génisson multiplie les rencontres musicales et joue régulièrement dans des festivals avec des partenaires ou des ensembles tels que Thierry Escaich, Marielle Nordmann, Camille Thomas, Geneviève Laurenceau, David Bismuth, François Chaplin, Nicolas Dautricourt, François Dumont, Karine Deshayes, Delphine Haidan, les quatuors Ebène, Modigliani, Hermès, Hanson, Voce… ou encore le Trio Elégiaque.
Pierre Génisson se partage depuis plusieurs années entre la France et les États-Unis, et est régulièrement invité à donner des master-classes en Asie.
Avec le BBC Orchestra, Pierre Génisson a enregistré un programme complet, Tribute to Benny Goodman, dédié au clarinettiste classique et jazz Benny Goodman ; le CD rassemble des œuvres de Copland, Bernstein, Stravinsky et des pièces de Goodman. Pierre Génisson est dédicataire du Concerto pour clarinette du compositeur Eric Tanguy, œuvre créée fin 2017 avec l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège.
Pierre Génisson est lauréat de la Bourse Jeunes Talents de Musique et Vin au Clos Vougeot, de la Fondation Banque Populaire et du Prix Cino del Duca de l’Académie des Beaux-Arts. Il est un représentant actif de la marque Buffet Crampon et joue des clarinettes « Tradition ».

Pascal Rogé

Issu d’une famille de musiciens depuis plusieurs générations, Pascal Rogé a été immergé très tôt dans l’univers musical. Enfant prodige, il s’est produit pour la première fois en public à l’âge de neuf ans, puis – après avoir poursuivi de brillantes études au conservatoire de Paris – il a remporté plusieurs grands Prix internationaux, aux premiers rangs desquels la récompense suprême du Concours Marguerite Long-Jacques Thibaud.
Mentionnons également l’influence décisive qu’exercèrent sur son développement artistique et humain le grand pianiste Julius Katchen et la légendaire Nadia Boulanger.

De sa famille, Pascal Rogé a notamment reçu en héritage l’amour de la musique française qu’il s’est employé à faire rayonner durant toute sa carrière et à travers le monde, grâce aussi bien à ses enregistrements discographiques qu’à ses tournées de concerts.
Dans son importante discographie chez Decca, on trouve les noms de tous les grands compositeurs français : à côté de son exploration des œuvres de Fauré, Debussy ou Satie, il a signé deux intégrales qui se sont vues primées par la critique (celles des Concertos pour piano de Saint-Saëns et de Ravel, sous la direction de Charles Dutoit), tandis qu’un de ses disques Poulenc a été récompensé en 1998 par le Gramophone Award du Disque de l’Année. L’année précédente, l’artiste s’était vu décerné un premier Gramophone Award dans la catégorie « Musique de chambre ».
Chaque saison, il consacre à la musique française plus de cinquante concerts tant en Europe (Allemagne, Autriche, Suisse, Angleterre, Finlande) qu’aux Etats-Unis (notamment au Carnegie Hall), en Nouvelle-Zélande ou en Asie, et particulièrement au Japon où il enseigne et joue régulièrement.
« Rogé Edition » , distribué par Onyx, est désormais sa propre production d’enregistrement : une dizaine de CD ont déjà été réalisés sous ce label, dont l’intégrale de l’œuvre pour piano de Claude Debussy.

L’enseignement a également une place importante dans son activité. Professeur adjoint à l’Académie Royale de Musique à Londres, il est également professeur à l’Ecole Normale de Paris. Très sollicité pour ses qualités pédagogiques, il donne régulièrement des master-classes aux USA, en France et en Corée.

Pascal Rogé vient de faire paraître un CD consacré au Groupe des Six.

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