Mercredi 21 juillet – 21h30

Mercredi 21 Juillet 2021
21h30

Contrastes

Jardins du Musée Matisse

Programme

Claude Debussy :
Sonate pour violoncelle et piano, en ré mineur
(Prologue : lent  –  Sérénade : modérément animé  –  Finale : animé)

Frédéric Chopin :
Sonate pour violoncelle et piano, en sol mineur, op.65
(Allegro moderato  –  Scherzo : allegro con brio  –  Largo  –  Finale : allegro)

Anne Gastinel violoncelle
Claire Désert piano

Deux œuvres crépusculaires… composées, l’une et l’autre, par deux compositeurs qui se savaient condamnés, qui savaient leurs jours comptés. Le titre de cette soirée, « Contrastes », est à la fois significatif et un peu trompeur… Oui, Chopin et Debussy sont issus d’univers très différents, et l’un a développé un langage qui n’a rien à voir avec le style de l’autre (question d’époque, aussi). Mais ces deux sonates ont pourtant des points communs, et on remarque que leurs auteurs – à 70 ans de distance – partageaient certaines préoccupations similaires.
Tout d’abord, Chopin et Debussy ont, chacun en leur temps, révolutionné l’écriture pianistique. A l’image d’un Paganini pour le violon (que Chopin, sidéré, a vu et entendu en concert), le compositeur polonais a développé son écriture en s’appuyant sur une virtuosité accrue, permettant l’extension des accords (joués plaqués ou en arpège), le déplacement spectaculaire des mains, et l’ajout de quantité de fioritures qui viennent enrichir le discours musical et lui donner une irrésistible allure de spontanéité.
Franz Liszt, contemporain et ami de Chopin, a lui aussi profondément renouvelé la perception du clavier, et Liszt était… éperdu d’admiration devant le jeu de Chopin, devant son « oreille pianistique ». Il décrivait ainsi le jeu de son ami : « Par la porte merveilleuse, Chopin faisait entrer dans un monde où tout est miracle charmant, surprise folle, miracle réalisé. Mais il fallait être initié pour savoir comment on en franchit le seuil ».

Debussy, quant à lui, a très vite conféré au piano un aspect véritablement pictural. Non que la virtuosité soit absente, mais elle n’apparaît pas comme une préoccupation première. Il s’agit plutôt d’accorder une attention particulière aux timbres (les œuvres orchestrales procèdent de cette même volonté, où la couleur du timbre n’est plus simple habillage mais musique elle-même), à la sonorité des différents registres du clavier, au relief sonore que ces différents registres peuvent engendrer. Une tendance actuelle tend à minimiser, voire à contester le terme « Impressionnisme » (si souvent accolé à l’écriture debussyste)… il me paraît pourtant très « parlant », tant ce terme se réfère justement à l’univers pictural.
Meurtri en son âme par la 1ère Guerre Mondiale qui décime tant de vies, Debussy conçoit le projet d’écrire 6 sonates qui seront un hommage à la France : « Trente millions de Boches ne peuvent pas détruire la pensée française », dira le compositeur. Ces sonates, c’est son acte, sa contribution patriotique à lui. Chacune de ces sonates devra se référer aux modèles du classicisme français, les « Concerts » de Rameau en particulier, et sera confiée à des instruments différents. Naturellement, si l’auditeur d’aujourd’hui ignore le contexte historique, il lui sera impossible de déceler la nature « militante » de ces œuvres tant le raffinement de l’écriture éblouit… et transcende l’acte patriotique.
Mais Debussy est déjà malade, et la mort finit par l’emporter. Debussy ne pourra aller au bout de son projet, n’ayant eu le temps, sur les 6 sonates envisagées, de n’en écrire que 3 : la Sonate pour violoncelle et piano (1915), la Sonate pour flûte, alto et harpe (1915), et enfin la Sonate pour violon et piano (1917). Debussy décédera en 1918.

Chopin, en 1846, était lui aussi malade lorsqu’il entreprit d’écrire une sonate pour violoncelle et piano. Il est assez remarquable de noter ce choix du violoncelle… surtout venant de la part d’un Chopin qui, sa vie durant, s’est peu intéressé à cet instrument. Au soir de sa vie (Chopin n’a que 36 ans… mais il se devine perdu), il semble que le violoncelle se soit imposé comme l’expression naturelle d’une voix intime. Malgré l’affaiblissement dû à la maladie, Chopin compose dans un cadre agréable et une période heureuse : il est à Nohant, chez George Sand (laquelle rivalise de soins et de multiples attentions pour lui). Tout ceci n’empêche pourtant pas un état lancinant de dépression… et une dégradation inquiétante de ses forces physiques.
La composition de cette sonate pour violoncelle a demandé beaucoup de travail à Chopin : ratures nombreuses, esquisses accumulées, maintes réécritures de tel ou tel passage. Il faut dire que, comparée aux œuvres précédentes, cette Sonate ouvre des perspectives assez nouvelles (nouvelles pour Chopin lui-même). Rodolphe Bruneau-Boulmier résume avec justesse la situation : « C’est une œuvre introspective, elle annonce l’air d’autres planètes. Le premier mouvement est sans doute le plus insaisissable mélodiquement et harmoniquement (…) ; les contours mélodiques sont noyés, les harmonies déjà impressionnistes, ce Wanderer-là erre d’une manière fantomatique. Plus généralement, les tonalités sont mobiles, les accords instables, les chromatismes plus nombreux, les phrases musicales plus courtes, moins ornementées, le contrepoint est dense : Chopin propose ici une nouvelle façon d’écrire et penser sa musique ».
Debussy, dans ses 3 dernières sonates (dont celle pour violoncelle), semblait lui aussi s’aventurer sur un chemin ouvert, sur une perspective encore en devenir.
En 1847, un an plus tard, George Sand quittera Chopin. L’année 1849 viendra mettre un terme à l’existence du compositeur polonais.
Il nous reste ces 2 œuvres, résolument crépusculaires, mais qui peuvent aussi être regardées comme une aurore. On ne pouvait choisir plus fines musiciennes que Claire Désert et Anne Gastinel pour nous mener sur ces nouveaux horizons…
Jean-Noël Ferrel

Frédéric Chopin

Claude Debussy

BIOGRAPHIES

Anne Gastinel

Anne Gastinel commence le violoncelle à l’âge de 4 ans.

Elle entre au CNSMD de Lyon à 11 ans, y remporte le 1er Prix en 1986 et est admise la même année en troisième cycle au CNSMD de Paris. Yo-Yo Ma, János Starker et Paul Tortelier, auprès desquels elle se perfectionne et qui marqueront profondément son évolution tant personnelle que musicale, reconnaissent déjà en elle la maturité d’une artiste à part. Elle remporte de nombreux Prix dans les grands concours internationaux (Scheveningen, Prague, Rostropovitch), et commence dès lors à se produire dans toute l’Europe, définitivement révélée au grand public lors du Concours Eurovision 1990. Reconnue par les plus grands comme l’ambassadrice du violoncelle, elle est choisie en 1997 par Marta Casals Istomin pour jouer pendant un an le mythique Matteo Goffriller de Pablo Casals.

En 2006, Anne Gastinel a reçu la Victoire de la musique dans la catégorie « Soliste de l’année » (après avoir obtenu les trophées « Jeune Talent » et « Meilleur enregistrement »). Sa carrière l’emmène désormais dans les plus belles salles d’Europe mais aussi au Japon, en Chine, en Corée, en Afrique du Sud, au Brésil, en Indonésie, au Canada, aux États-Unis (Salle Pleyel, Schauspielhaus, Théâtre des Champs-Élysées, Musikverein, Suntory Hall, Théâtre du Châtelet, Victoria Hall…). Elle s’y produit aux côtés de grands maîtres tels que Yehudi Menuhin, Mstislav Rostropovitch ou Kurt Sanderling ; elle retrouve également au cours de ces voyages les musiciens et compositeurs avec lesquels elle aime échanger : Emmanuel Krivine, Daniele Gatti, Josep Pons, Vladimir Spivakov, Pinchas Steinberg, Krzysztof Penderecki, Edmon Colomer, Michel Plasson, Yuri Bashmet, Tan Dun, Michaël Schønwandt, Paavo Järvi, Claire Désert, Éric Tanguy, Justin Brown, Marianne Thorsen, Louis Langrée, Pedro Halffter, David Grimal, Alain Altinoglu, Michel Portal, Nelson Goerner, Gil Shaham, Nicholas Angelich, et tant d’autres.

En concerto, elle se produit régulièrement avec l’Orchestre National de France, l’Orchestre National de Lyon, le HR-Sinfonieorchester (Francfort), l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège, l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine, l’Orchestre Symphonique de Bretagne… En musique de chambre, elle partage la scène avec Claire Désert, avec qui elle a enregistré de nombreux albums (Poulenc, Franck, Schubert, Schumann…), avec le Quatuor Hermès, Nicholas Angelich et Andreas Ottensamer, David Grimal et Philippe Cassard (intégrale des trios de Beethoven), Xavier Phillips ou encore les violoncelles français.

Depuis près de quinze ans, ses enregistrements sont couronnés des plus hautes distinctions. En 2018, son enregistrement consacré au Triple Concerto de Beethoven avec Nicholas Angelich, Gil Shaham, Paavo Jarvi et l’Orchestre de la Radio de Francfort (paru chez Naïve) a reçu le Choc du Magazine Classica. Depuis, elle continue à explorer le large répertoire du violoncelle aux côtés de ses complices : en 2019, sort son album consacré aux duos d’Offenbach avec Xavier Phillips (Dolce Volta), et l’automne 2020 voit la sortie d’une intégrale des Trios de Beethoven avec David Grimal et Philippe Cassard (Dolce Volta).

Anne Gastinel joue un violoncelle Testore de 1690. Elle est professeur au CNSMD de Lyon depuis 2003.

Claire Désert

Habituée de prestigieux festivals en France (Festival de la Roque-d’Anthéron, Piano aux Jacobins, Lille Piano Festival, Festival de Radio-France-Montpellier…), Claire Désert est aussi présente sur les scènes internationales (Wigmore Hall à Londres, Kennedy Center à New-York, Japon, Brésil, Allemagne…) et se produit en soliste avec d’importantes formations symphoniques comme l’Orchestre de Paris, le Philharmonique de Radio-France, Strasbourg, Toulouse, Prague, Québec, Japon… Elle a joué sous la direction de Marek Janowski, Jiří Bělohlávek, Lawrence Foster…
Entrée à l’âge de 14 ans au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, Claire Désert obtient un 1er Prix à l’unanimité du jury dans la classe de piano de Ventsislav Yankov, ainsi qu’un 1er Prix de musique de chambre dans la classe de Jean Hubeau. Elle est ensuite admise en cycle de perfectionnement dans ces deux disciplines (classe de musique de chambre de Roland Pidoux). Remarquée par le pianiste et pédagogue E. Malinin, celui-ci l’invite à poursuivre ses études au Conservatoire Tchaïkovsky de Moscou.
Claire Désert est une chambriste hors pair. Ses partenaires privilégiés sont Emmanuel Strosser, Anne Gastinel, Gary Hoffman, Philippe Graffin, Régis Pasquier, le Quatuor Sine Nomine, le Quintette Moraguès…
Sa discographie bien étoffée comporte entre autres un CD des Novelettes de Schumann (couronné d’un « 10 » de Répertoire), un disque des concertos de Scriabine et de Dvořák avec l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg (récompensé d’une « Victoire de la Musique » en 1997), et plusieurs enregistrements réalisés avec Anne Gastinel. Sont également parus chez « Mirare » deux autres disques consacrés à Schumann ainsi qu’un enregistrement des Danses slaves de Dvořák à quatre mains avec Emmanuel Strosser.

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